Une plaque commémorative a été dévoilée, le 2 septembre 2026, au 83 rue Didot dans le 14ème arrondissement de Paris, là où est né Maurice Allais, le 31 mai 1911.

Ont successivement pris la parole :
Marie-Claire Carrère-Gée, Sénatrice de Paris, Conseillère de Paris 14ème, Ancienne ministre

Chère Christine Allais,
Monsieur le représentant des copropriétaires,
Mesdames et Messieurs,
C’est avec une émotion toute particulière et une immense fierté que je me tiens devant vous ce soir, comme Sénatrice de Paris, en tant qu’élue de ce 14ème arrondissement auquel je suis si profondément attachée, comme ancienne collègue de Christine Allais et pour tout dire, comme voisine puisque nous habitons rue Didot avec ma famille depuis vingt ans maintenant.
Chère Christine, c’est une joie sincère de te retrouver aujourd’hui pour cet événement.
Nous sommes réunis aujourd’hui, devant le 83 rue Didot, pour réparer ce qui pouvait s’apparenter, jusqu’à ce jour, à un oubli. Paris se devait de graver dans la pierre, et de rendre visible aux yeux de tous, le souvenir de l’un de ses plus brillants enfants.
Si nous le faisons aujourd’hui, c’est d’abord grâce à une remarquable initiative citoyenne. Je tiens à saluer très chaleureusement les copropriétaires de cet immeuble, et tout particulièrement Justine et Romain Brès, qui ont porté cette idée avec conviction. Je salue bien évidemment le rôle fondamental de la Fondation Maurice Allais, chère Christine, qui fait vivre avec passion l’œuvre de ton père et a soutenu l’apposition de cette plaque.
Ici même, en 1911, naissait Maurice Allais. C’est ici, dans notre 14ème arrondissement, un quartier à l’âme faubourienne, riche de sa vitalité et de son histoire mais aussi un quartier qui a vu naître et vivre tant d’intellectuels, qu’il a puisé ses premières forces et forgé son caractère.
Maurice Allais est l’incarnation absolue de cette promesse républicaine qui nous est si chère. Fils de petits commerçants parisiens, son destin bascule tragiquement avec le fracas de l’Histoire : il grandit sans son père, disparu durant la Première Guerre mondiale, et devient, très jeune, pupille de la Nation.
Élevé avec le courage de sa mère, il apprendra la valeur inestimable de l’effort et du mérite. Face à l’adversité, l’école de la République lui a tendu la main, et il l’a saisie avec un talent et par une force de travail exceptionnels. Du Lycée Lakanal à l’École Polytechnique, jusqu’au sommet du prestigieux Corps des Mines… Le jeune orphelin de la rue Didot s’est élevé par la fulgurance de son intelligence pour devenir l’un des esprits les plus puissants de notre époque.
Il serait bien sûr présomptueux de ma part de vouloir résumer son immense œuvre scientifique en quelques instants. D’autres, ici présents, le feront bien mieux que moi. Mais je me dois de rappeler la singularité absolue de son génie : Maurice Allais avait cette capacité extraordinaire à décloisonner les savoirs. Ingénieur, physicien passionné, il abordait l’économie non pas comme un dogme abstrait, mais avec l’exigence et la rigueur des sciences exactes.
Dès les années 1940, alors que notre pays traversait les heures sombres de l’Occupation, il rédigeait, dans des conditions matérielles souvent précaires, des traités monumentaux qui jetteront les bases d’une économie mathématique moderne.
Comment ne pas évoquer, également, le célèbre « Paradoxe d’Allais » ? Par cette démonstration éblouissante formulée dans les années 1950, il a prouvé que face au risque, l’être humain ne se comporte pas toujours comme l’agent parfaitement rationnel et calculateur que les théories classiques voulaient imaginer. Il a ainsi remis la psychologie, l’incertitude, en somme l’humain, au cœur de la réflexion économique. Une intuition véritablement pionnière qui a bouleversé la théorie de la décision et qui reste, aujourd’hui encore, d’une incroyable modernité.
C’est cette exigence inébranlable, fuyant toujours le prêt-à-penser et les modes intellectuelles, qui le mènera à la plus haute consécration mondiale. Il demeure dans la mémoire collective de notre nation comme notre premier Prix Nobel de sciences économiques, distinction suprême qui lui a été décernée en 1988.
Malgré les honneurs internationaux et la reconnaissance de ses pairs, Maurice Allais n’a jamais été un chercheur déconnecté du réel, enfermé dans une tour d’ivoire. Il fut un patriote lucide. Il a inlassablement mis en garde notre pays contre les dérives d’une mondialisation sans règles et d’un libre-échange dérégulé. Il défendait avec ferveur une économie au service de la nation et de l’homme, refusant que l’humain soit la simple variable d’ajustement de la finance.
C’était un esprit enraciné, un homme de profond bon sens qui n’oubliait jamais que derrière les équations complexes de la macroéconomie, il y a la vie quotidienne de nos concitoyens, il y a nos usines et nos bureaux, il y a l’emploi, il y a la souveraineté de notre pays. Des combats qui, vous en conviendrez, résonnent avec une acuité toute particulière en ce moment.
C’est cette alliance si rare d’humanité, de clairvoyance politique et de génie scientifique que nous honorons aujourd’hui.
Dans quelques instants, nous allons ensemble dévoiler cette plaque. Les mots qui y sont gravés sont simples, à l’image de la modestie qui caractérise souvent les très grands hommes : « Ici est né Maurice ALLAIS (1911-2010), Prix Nobel de sciences économiques (1988) ».
Mais prenons le temps de mesurer la portée de ces mots. Pensez au collégien, au jeune étudiant, ou au simple passant de la rue Didot qui s’arrêtera demain pour lire cette inscription. Il y trouvera une formidable leçon d’espérance. Il comprendra qu’aucun déterminisme social n’est une fatalité invincible. Que de cet immeuble parisien, grâce à l’effort et à l’instruction, un enfant de la République est parti pour marquer l’histoire mondiale des sciences.
C’est une source d’inspiration intarissable pour toutes les générations à venir. Maurice Allais fait honneur à la France, il fait honneur à Paris, et il fait, aujourd’hui et pour toujours, l’immense fierté de notre 14ème arrondissement.
Je vous remercie de votre attention et je cède maintenant bien volontiers la parole au représentant des copropriétaires, avant d’écouter, chère Christine, ton témoignage qui s’annonce si précieux.
Romain Brès, Représentant des copropriétaires du 83 rue Didot
(lecture du discours de son épouse Justine Brès)

Poser une division euclidienne déclenche systématiquement chez certains individus une urticaire aiguë. Ceux-là abominent les chiffres autant que les potences, les dividendes autant que les diviseurs. Et le reste ? À cuisiner ! Qu’a-t-on sciemment laissé ? Qu’a-t-on négligemment écarté ? Que va-t-on bien en faire, maintenant qu’il est là ? Le reste, cette dernière roue du carrosse les réconcilie parfois avec Euclide, tant son apparente inutilité se rapproche d’une entreprise vaine, désintéressée, gratuite, et donc, de la Beauté.
Difficile cependant d’éviter les vilaines papules provoquées par les manifestations intempestives de mastocytes biberonnés à l’histamine, au contact de l’arithmétique. Courage, fuyons !
Je fais partie de ces lâches : Bac littéraire-option-théâtre, hypokhâgne, institut d’études politiques. Tout faire pour ne jamais les croiser, les chiffres. Les fuir. Leur parler lorsque nécessaire. Rarement. Tenter de deviner ce qu’ils veulent dire. Essayer de communiquer, de traduire. Laborieusement.
Ne pas chercher plus loin et s’en tenir au niveau A1 de la langue chiffrée.
2022 montre le bout de son nez. Je lis un article d’un auteur qui m’est inconnu. Maurice Allais. Les années d’innumérisme volontaire ont porté leurs fruits : j’ignore avant ma lecture, que je suis en train de lire, concentrée, les travaux d’un éminent économiste, d’un redoutable physicien, du premier prix Nobel d’économie français. Étonnamment, l’avancée dans les paragraphes ne me file pas de boutons ni ne me provoque de fièvre. Pas d’éruption cutanée. Pas de squames. L’écriture est humaine, sensible, compréhensible.
2022 me renvoie instantanément à l’époque naïve du 83 rue Didot, cette artériole flanquée au Boulevard Brune, au sud du XIVe arrondissement. Nous vivions d’amour et d’eau légèrement défraîchie du Bassin parisien. Nous avions l’estomac solide, cela tombait bien.
Rentre en scène la vie. Taquine. Elle aime jouer, se jouer de nous, et plus que tout, elle chérit… les probabilités. Un matin de 2022, l’un de nos voisins m’apprend l’improbable, justement : Maurice Allais est né ici, au 83 rue Didot. Dans une chambre au-dessus de la crèmerie tenue par ses parents à la même adresse. Il grandit au 83 de cette rue portant le nom d’une dynastie d’imprimeurs, d’éditeurs, de libraires, de graveurs, de papetiers, de typographes français.
Les bras m’en tombent. La nouvelle est de taille, certainement. Je devrais m’en réjouir mais à cet instant précis, je suis chagrinée. Sans l’intervention du hasard et de ses entrées versatiles, je n’aurais jamais eu vent de ce qui me semble alors outrepasser le stade de la simple anecdote.
Que ce serait-il passé si… je n’avais pas détesté les mathématiques depuis mon plus jeune âge ? Si je n’avais pas lu cet article de Maurice Allais ? Si je n’avais pas croisé mon voisin dans la cage d’escalier ? Si mon voisin ne m’avait pas parlé de Maurice Allais ? Si mon voisin n’était pas la mémoire vivante du 83 rue Didot ?
Rien, probablement.
Avec des Si, on mettrait Paris en bouteille. Avec des Si, j’aurais dû savoir que Maurice Allais était né au 83 rue Didot, dans le XIVe.
Fin 2022. Je fais de la pose d’une plaque commémorative sur l’immeuble une affaire personnelle. C’est ma dette morale envers Maurice Allais qui permettra peut-être d’effacer mon ignorance crasse des sujets économiques. C’est surtout le moyen de graver dans le marbre une information qui mérite plus qu’une discussion de palier.
Je prends attache avec la Fondation Maurice Allais, et surprise, c’est sa fille unique, Christine Allais, qui me répond, enthousiasmée, et qui me donne son blanc-seing pour ce projet. Elle sera mon alliée.
Encore innocente, je n’ai alors pas la moindre idée des travaux herculéo-administratifs auxquels nous allons devoir nous confronter pour obtenir le précieux timbre-façade de 63×40,5 cm.
4 ans. 4 ans entre l’idée et la cérémonie de dévoilement de la plaque. 4 ans où se mélangent, pêle-mêle, l’obtention de l’accord des co-propriétaires, le vote simultané du ravalement de façade de l’immeuble, l’interdiction des travaux concernant la voirie à Paris dans le cadre des Jeux olympiques, la pénurie d’échafaudages, les finitions des artisans, comprendre : le début des travaux.
2 septembre 2026. Le 83 rue Didot s’apprête à recevoir sa décoration honorifique. Au premier étage, entre les deux fenêtres de droite, comme une signature sur un tableau, un clin d’oeil à la mémoire d’un illustre, une matérialisation métamorphique de bruits de couloirs dans les parties communes.
La rue est provisoirement fermée pour l’inauguration qui se tient sous l’égide de la Fondation Mines Paris. Elle accueille Christine Allais, le professeur Bertrand Munier, Président du Conseil scientifique de la Fondation Maurice Allais et Marie-Claire Carrère-Gée, sénatrice de Paris.
Elle accueille aussi, bien sûr, les co-propriétaires, et surtout, notre voisin, sans qui rien de tout cela n’aurait pu arriver.
Voisin, ou plutôt ex-voisin ! C’est l’ironie de toute cette histoire. Nous ne vivons plus au 83 rue Didot. Nous avons, pour ainsi dire, changé de crèmerie.
Mais l’essentiel n’est pas là. Les occupants, les locataires et même les propriétaires passent. Les cages d’escalier demeurent. Cet emoji mural dévoilé est l’expression d’une lutte symbolique contre l’oubli, contre l’indifférence, contre le découragement, contre l’encre sèche des tampons administratifs. Les épaules expérimentées de Christine Allais ont permis le chevillage de la plaque. Cette belle victoire se joue dans la foi que l’on porte aux témoignages, à la mémoire, au périlleux et fragile pari de la transmission, au temps et à l’énergie dépensés pour plus grand, plus loin, plus large que soi. Même lorsqu’on n’est pas, ou plus là.
Ce soir, je ne suis malheureusement pas présente pour célébrer le mariage cocasse entre une rue et une plaque, entre une famille de lettres et un homme de chiffres, mais j’espère que les têtes curieuses seront nombreuses à se lever pour déchiffrer la date de naissance d’un quasi centenaire (99 ans !).
Dans toute sa pédagogie, Maurice Allais nous laisse avec un calcul mental facile d’accès. La rédemption existe, même pour les Nulles-en-maths !
Christine Allais, Fondatrice, Présidente du Comité de fondation de la Fondation Maurice Allais
Madame la Sénatrice de Paris et conseillère de Paris XIVème, chère Marie-Claire,
Monsieur le Président du Conseil scientifique de la Fondation Maurice Allais, cher Bertrand,
Monsieur le représentant des copropriétaires,
Mesdames, Messieurs, Chers amis,
C’est avec une certaine émotion que je prends la parole ce soir, et aussi avec la grande satisfaction de voir enfin se concrétiser un projet engagé de longue date.
Avant toute chose, je voudrais remercier les copropriétaires de l’immeuble du 83 rue Didot d’avoir souhaité qu’un hommage soit rendu ici à mon père, Maurice Allais, à l’endroit exact où il est né, en apposant la plaque commémorative qui sera dévoilée tout à l’heure. Je pense en particulier à Justine Brès, qui avait eu l’initiative de prendre contact avec moi, par l’intermédiaire du site internet de la Fondation Maurice Allais, pour me faire part de ce projet, avec beaucoup d’enthousiasme. Son mari Romain Brès vient de vous en parler au nom des copropriétaires.
J’ai bien sûr donné immédiatement mon accord, et suivant ma proposition, la Fondation Maurice Allais a, tout naturellement, accepté de porter ce projet et de prendre en charge la réalisation et la pose de la plaque, en étroite collaboration avec les représentants des copropriétaires, cela va de soi. Les copropriétaires réunis en assemblée générale ont ensuite donné leur accord à la pose de cette plaque.
Permettez-moi également de remercier Marc Guillaume, aujourd’hui Vice-président du Conseil d’Etat, d’avoir bien voulu autoriser la pose de cette plaque commémorative lorsqu’il était préfet de la région d’Ile-de-France, avec l’inscription simple et sobre souhaitée par les copropriétaires. Je me réjouis de la rapidité avec laquelle a été menée l’instruction de la demande d’autorisation, démentant ainsi la lenteur habituelle des procédures administratives.
Je tiens enfin à remercier chaleureusement Marie-Claire Carrère-Gée, Sénatrice de Paris, ancienne ministre, et pour ce qui me concerne ancienne collègue, d’avoir accepté d’honorer de sa présence cette cérémonie en sa qualité d’élue du XIVème arrondissement de Paris.
A l’occasion de l’inauguration de cette plaque, je souhaiterais évoquer brièvement le parcours de vie hors du commun de mon père, en insistant bien sûr, en ce lieu, sur les difficultés auxquelles il avait été confronté dans sa jeunesse.
Lorsque Maurice Allais est né ici, le 31 mai 1911, rien ne le prédisposait au destin qui fut finalement le sien.
C’est là, au 83 rue Didot, que se trouvait la crèmerie familiale alors tenue par ses parents, qui habitaient juste au-dessus de la boutique. A l’époque, on accouchait encore à domicile ; c’est donc dans une petite chambre du premier étage que sa mère, ma grand-mère, lui donna la vie.
Maurice Allais vécut ici les premières années de son enfance, qui fut malheureusement très tôt bouleversée par la disparition de son père, mort en 1915 dans un camp de prisonniers à Langelsalza en Allemagne, au cours de la première guerre mondiale. Il n’avait alors que quatre ans.
Sa vie restera irrémédiablement marquée par ce drame. Aussi tenait-il toujours à rappeler qu’il était pupille de la Nation.
Je crois d’ailleurs que c’est sans doute là que se trouve la racine la plus profonde de son engagement européen. Ayant intimement souffert des ravages de la première guerre mondiale, il avait à cœur de tout faire pour éviter que se reproduisent des combats fratricides entre citoyens européens. Ses « combats pour l’Europe » ont ainsi été des combats de toute une vie.
A la suite de la disparition de son père, Maurice Allais n’eut pas une enfance heureuse. Il n’en parlait pas volontiers et j’ai dû faire appel à des documents d’archives et à la mémoire de certains membres de la famille pour compléter mon propos sur ce point.
Sa mère, très jeune veuve de guerre, essaya de tenir seule sa crèmerie, avec l’aide de ses propres parents, mais elle dût vendre le fonds de commerce après la guerre, en avril 1919. Maurice Allais avait déjà quitté depuis plusieurs années la rue Didot, car comme sa mère ne pouvait pas s’occuper de lui en permanence dans ce contexte troublé, il était parti après le décès de son père vivre chez une tante qui tenait un hôtel-café-restaurant à Lisieux, où il était resté jusqu’à la fin de la guerre. Plus tard, à la suite du remariage de sa mère en 1923, il habita pendant plusieurs années chez ses grands-parents maternels, à Bourg-la-Reine.
Même s’il n’avait donc passé qu’une partie de son enfance auprès de sa mère, il lui était cependant resté extrêmement reconnaissant de lui avoir permis de poursuivre ses études, dans des conditions matérielles souvent difficiles, alors qu’il était d’usage à l’époque, dans ce milieu de petits commerçants, que les enfants quittent l’école dès la fin de la scolarité obligatoire pour aider leurs parents à tenir leur boutique.
Revenu à Paris après la guerre, Maurice Allais s’était retrouvé en 1919 à l’école communale de la rue d’Alésia, avec quelque trois ans de retard dans sa scolarité. Il vouait une gratitude sans borne à la directrice de cette école, qui lui permit de combler ce retard en sautant plusieurs classes et de faire de brillantes études secondaires au lycée Lakanal de Sceaux à partir de 1921.
Passionné par l’histoire au lycée, il envisageait de faire l’École des chartes, mais son professeur de mathématiques, le trouvant exceptionnellement doué, l’en dissuada et l’incita à préparer l’École polytechnique.
Il fut reçu à l’X à l’issue d’une première année de préparation au lycée Lakanal, mais il démissionna car il s’estimait insuffisamment bien classé. Il fit ensuite une seconde année de « maths spé » comme on dit aujourd’hui – de « taupe » comme on disait à l’époque – au lycée Louis-le-Grand, dans des conditions qui l’avaient beaucoup marqué : il travaillait dans une petite chambre sous les toits, devant un mur en vis-à-vis immédiat, et se couchait tous les soirs sur un lit de camp déployé dans le magasin de sa mère, qui tenait alors un commerce de layette avenue Jean-Jaurès dans le XIXème arrondissement de Paris.
En dépit de ces conditions de travail peu favorables, il entra à Polytechnique en 1931, cette fois dans les premiers, devint au bout de trois mois le major de sa promotion et le resta jusqu’à sa sortie en 1933. Sa vocation d’économiste est peut-être née cette année-là, au cours d’un voyage d’études aux Etats-Unis, où il avait été frappé par les terribles conséquences sociales de la crise économique qui sévissait alors.
Après avoir choisi l’Ecole des Mines comme école d’application ainsi que le faisaient traditionnellement les majors de l’X, il débuta sa vie professionnelle comme ingénieur des Mines à Nantes, en « service ordinaire » comme on disait alors. C’est là qu’à la faveur du ralentissement de l’activité administrative pendant la guerre, il commença à s’intéresser à l’économie en autodidacte, dès 1940, à travers la lecture solitaire des œuvres de ceux qu’il a appelés plus tard ses « grands maîtres », et qu’il entreprit de rédiger un ouvrage intitulé « A la recherche d’une discipline économique – Traité d’économie pure », publié en 1943, qui, avec « Economie et intérêt », publié en 1947, devait lui valoir, bien plus tard, le Prix Nobel.
De retour en région parisienne dès 1943 pour prendre la direction du Bureau de documentation minière, il s’installa à Saint-Cloud où il résidera jusqu’à la fin de sa vie.
Après la deuxième guerre mondiale, il abandonnera très vite toute activité administrative pour se consacrer exclusivement à l’enseignement et à la recherche.
Dès 1944, il devint professeur d’économie à l’Ecole des Mines, où il enseignera pendant plus de 40 ans, tout en étant parallèlement directeur de recherches au CNRS à partir de 1946.
En 1960, il épousa ma mère, qui était déjà sa plus fidèle collaboratrice et qui travaillera avec lui en étroite symbiose intellectuelle pendant leurs 43 ans de mariage.
La suite de sa vie est mieux connue que sa jeunesse et je ne m’y attarderai donc pas aujourd’hui.
Comme chacun d’entre vous le sait, Maurice Allais laisse une œuvre considérable en économie, couronnée par les plus hautes distinctions, en particulier la Médaille d’Or du CNRS en 1978 et bien sûr, le Prix Nobel de sciences économiques en 1988, dont mention est faite sur la plaque commémorative que nous nous apprêtons à dévoiler dans quelques instants. Le Pr. Bertrand Munier y reviendra dans son intervention.
Maurice Allais s’est aussi beaucoup intéressé à l’histoire, comme je l’ai dit tout à l’heure, et surtout il était passionné par la physique, à laquelle il disait avoir consacré le quart de son existence. Ses recherches dans ce domaine, moins connues et plus controversées que son œuvre d’économiste, revêtaient néanmoins pour lui une importance majeure, et je ne saurais les passer sous silence aujourd’hui.
J’ai bien souvent entendu mon père dire qu’une vie de crémier, comme celle de son père et de son grand-père paternel, lui aurait profondément déplu. Aussi a-t-il très vite cherché à s’échapper de son milieu d’origine et s’en est-il peu à peu définitivement éloigné, sans pour autant le renier.
En effet, Maurice Allais s’est toujours plu à souligner ses origines modestes, dont il tirait une certaine fierté. Je pense qu’il aurait été heureux qu’un hommage lui soit rendu là où a commencé son parcours si singulier et, à bien des égards, exceptionnel, dont le fil conducteur a indéniablement été la passion de la recherche, qui est à l’origine de toute son œuvre ainsi qu’il l’a lui-même écrit. Passion ô combien dévorante, qui passait, de très loin, avant tout le reste…
Je tiens à dire à tous ceux qui se sont déplacés ce soir combien je suis sensible à l’honneur qu’ils font à Maurice Allais en s’associant à cet hommage.
Je pense en cet instant, bien sûr, qu’ils aient pu ou non être présents ce soir, aux membres de la famille et aux amis de mon père encore en vie à ce jour ainsi qu’à tous ceux qui l’ont connu personnellement, à différentes périodes de son existence. Je pense aussi à ceux qui depuis sa disparition me soutiennent dans les différents projets auxquels je me consacre pour faire vivre sa mémoire et mieux faire connaître son œuvre, à travers la Fondation que j’ai créée à cette fin et que j’anime avec le président de son Conseil scientifique, le Pr Bertrand Munier.
Je vais maintenant lui passer la parole pour évoquer brièvement l’œuvre de Maurice Allais.
Bertrand Munier, Président du Conseil scientifique de la Fondation Maurice Allais
Cinq et une leçons de Maurice Allais
pour celles et ceux qui passeront devant la plaque du 83 rue Didot, Paris 14e
Contrairement à ce que l’on aurait pu attendre d’un esprit aussi affûté pour les mathématiques que celui de Maurice Allais, l’œuvre qu’il a produite n’est pas qu’une construction de théories abstraites. Elle s’appuie de façon primordiale sur l’observation et l’intuition. C’est pourquoi on peut retirer de diverses parties de cette œuvre, des enseignements qui ont une signification concrète que l’on peut exprimer simplement.
On voudrait en offrir ici cinq exemples, de dates en dates, glanées au fil de l’œuvre.
- 1943-1947 : Des deux œuvres monumentales d’analyse des années quarante (« Nobélisées »), on peut décider de retenir le « fil rouge » « d’Economie et Intérêt» (1947) : dans le modèle d’une économie, comment représenter la participation des vieux et des jeunes, chacun à sa manière, à l’activité économique, comment, en particulier, faire que les taux d’intérêt contribuent à une répartition équitable de leurs revenus respectifs ?… Pour analyser ces faits, la solution innovante, révolutionnaire à l’époque, imaginée par Maurice Allais s’appelle le modèle à générations imbriquées, dont il est l’inventeur aujourd’hui reconnu. Ce modèle est devenu de nos jours l’une des normes indispensables de la plupart des modèles macroéconomiques dans le monde entier !
- 1952 : Une expérimentation qui a fait le tour du monde, le « Paradoxe d’Allais » , nous enseigne que, dans l’évaluation d’une situation risquée, chaque évènement possible ne doit pas être pondéré sans tenir compte des évènements alternatifs susceptibles de se produire. Autrement dit : pour évaluer une situation de risque, on ne peut pas se contenter d’additionner les évaluations des divers évènements possibles. Le monde du risque est celui du sous- ou du sur-additif, jamais celui du linéaire. Dans un langage académique, c’est la critique expérimentale séminale de la règle dite « d’utilité espérée ». Mais dire que ce qui est arrivé compte en fonction de ce qui ne s’est pas produit est peut-être aussi, dans le langage de la sagesse, un reflet du « Yin et du Yang » que, par un hasard surprenant, un panonceau situé juste en face du 83, de l’autre côté de cette rue Didot, symbolise !
- 1960 : Une conviction profonde de Maurice Allais voit l’Europe unie comme la « Route de la prospérité ». Nous devons aspirer, sinon à une fédération, au moins à une confédération européenne. Mais il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs : Harmoniser les politiques économiques et fiscales doit venir avant une monnaie commune et cette dernière doit venir avant une intégration complètement ouverte sur le monde. Il faut avoir l’humilité de reconnaître que nous avons été sans doute trop négligents quant à ces règles cruciales d’ordonnancement de l’intégration économique et politique entre nations. D’où les réticences de Maurice Allais sur le traité de Maastricht, réticences trop souvent interprétées de façon erronée comme des positions anti-européennes, ce qui serait un contresens complet sur ses plus ardentes convictions.
- 1965 : Dans un la préface au livre de Jacques Lesourne « Technique économique et Gestion industrielle », Maurice Allais explique ce que c’est qu’un coût marginal bien compris et propose la fable du « voyageur de Calais». Un voyageur a l’habitude de faire l’aller-retour entre Paris et Calais. Arrivant dans cette dernière gare, il trouve un siège inoccupé dans un wagon. Il argumente alors, le contrôleur venant lui demander de produire son billet, qu’il ne doit rien à la compagnie de chemins de fer, car occuper un siège vide ne coûtera rien à celle-ci et le coût marginal auquel celle-ci se doit de tarifer son activité est nul. Mais le chef de train intervient et objecte que l’occupation de ce siège rend nécessaire l’adjonction d’un wagon supplémentaire pour le prochain voyageur, etc.… le Voyageur n’a pas droit à la gratuité !… La leçon à retenir de la parabole : un coût marginal est à saisir « en développement » et non dans son expression la plus myope.
- 1977 : Une conviction de justice sociale et notamment fiscale habite Maurice Allais : il faut taxer les rentes inutiles, sources de revenus non mérités, et non pas le travail, source de toute création de richesse. Et de développer l’idée qu’un impôt sur le capital pourrait remplacer la totalité de l’impôt sur le revenu. Sous une forme adaptée à l’évolution que l’on a connue depuis un demi-siècle, cette dernière leçon devrait être aujourd’hui la première préoccupation de notre société et de ses responsables, particulièrement dans le cas de la France, dont les malheurs budgétaires et plus généralement économiques souffrent d’une structure de prélèvements fiscaux mal adaptée…
Mais j’oublie, en terminant, une leçon de Maurice Allais qui n’est à retirer d’aucun de ses textes en particulier, mais de tous à la fois et de son exemple de vie : ne jamais avoir peur de penser d’abord par soi-même, quel que soit le poids des idées communément reçues. C’est sans doute aussi un très beau message que la plaque inaugurée aujourd’hui pourrait murmurer aux passants devant le 83 de la rue Didot.
Puis la plaque a été dévoilée par Marie-Claire Carrère-Gée et Christine Allais.


