Bertrand MUNIER

Message de Bertrand MUNIER

Raisons de participer au Conseil Scientifique de la Fondation Maurice Allais

Le jeune chargé de cours, fraîchement revenu d’un séjour à l’Université de Californie, dispensait, à l’Université d’Aix, un séminaire de théorie de la décision. J’étais étudiant en Diplôme d’Etudes Approfondies. C’était au printemps de 1965. L’enseignant nous parla d’« un Français, Maurice Allais, qui n’avait pas bien compris » l’appareil théorique de la décision face au risque. Ce fut mon premier contact avec Maurice Allais. J’avais pris pour argent comptant l’affirmation rapportée ici, jusqu’à ce que je me rende compte, quelques années plus tard, que celle-ci n’allait décidément pas de soi. Je le pense encore, avec quelques arguments sérieux de plus qu’à l’époque ! C’est sans doute la première raison de ma participation – qui est un honneur pour moi – au Conseil Scientifique de la Fondation Maurice Allais : une Catharsis pour l’erreur commise jadis.

D’autres raisons apparurent dans les années suivantes. Ayant créé un premier laboratoire de recherches à Marseille-Luminy en calcul économique (GRACE, 1971), je présentai celui-ci à l’association au CNRS sous l’acronyme GRASCE qui élargissait le champ à l’Analyse de Systèmes (1975) et permettait un rattachement à la section des Sciences pour l’Ingénieur en même temps qu’à celle de Sciences économiques. Edmond Lisle était alors Directeur Scientifique SHS au CNRS. Je le soupçonne encore d’avoir un peu aidé, en tant qu’aixois peut-être, à ce que la demande d’association fût acceptée. Toujours est-il que, quelques mois plus tard, je me trouvai élu au Comité National de la Recherche Scientifique et c’est là que j’ai rencontré Maurice Allais. Nous avons siégé ensemble pendant douze ans, avec une interruption entre 1981 et 1986.

Jeune enseignant/chercheur, j’étais impressionné par l’aura qui entourait le Professeur Allais. Très vite, j’ai été conquis par sa simplicité, son désir de connaître les jeunes parmi lesquels je me rangeais alors, ses rapports d’une scrupuleuse honnêteté intellectuelle à notre Comité, et sa grande gentillesse. Maurice Allais m’offrit en effet un exemplaire, quasiment introuvable, d’«Economie et Intérêt» dans l’édition de 1947, puis un exemplaire du « Traité d’Economie Pure » dans la forme originelle de « A la Recherche d’une Discipline Economique ». J’avoue avoir moi aussi été à la recherche de la discipline, n’ayant été que médiocrement convaincu par ce qui m’avait été enseigné durant mon cursus initial et n’ayant séjourné que trop peu de temps à Princeton pour avoir pu rattraper mon retard[1].  Du rapprochement intellectuel naquit une amitié qui ne se démentit jamais par la suite, et c’est la seconde raison pour avoir accepté ce qui est pour moi, encore une fois, un honneur.

J’ai ensuite participé à divers « combats » en faveur ou aux côtés de Maurice Allais. D’abord, j’ai contribué à la stratégie déployée en vue de l’attribution de la Médaille d’Or du CNRS à ce très grand scientifique[2].

Puis j’ai entamé la rédaction et la coordination (avec Marcel Boiteux et Thierry de Montbrial) d’un ouvrage d’essais en l’honneur de Maurice Allais[3]. J’ai accompli ce dernier travail lorsque j’avais un peu de temps libre – si bien qu’il me prit plus de six ans de lectures[4] et de travail.

En parallèle, j’assurais la coordination des colloques FUR, à partir de 1985, en vue de discuter et de diffuser le message des sciences de la décision – celui de Maurice Allais, bien au-delà du « Paradoxe » – message auquel j’avais adhéré depuis le début des années Quatre-Vingts. Les combats menés en commun soudent l’amitié !

J’ai poursuivi la coordination des colloques FUR de 1986 (FURIII, Aix) jusqu’à 2004 (FURXI, Cachan), en passant par les Etats-Unis (FURV, Duke), le Maroc (FURIX, Marrakech). Maurice Allais ne put assister aux deux derniers.

Quant au livre, il fut remis « officiellement » à Maurice Allais dans les locaux de la Présidence d’Electricité de France, Marcel Boiteux assurant alors cette fonction, le 18 février 1986[5].

Un an plus tard, en janvier 1987, je pris la liberté d’adresser l’ouvrage à trois membres du Comité Nobel, « sans me faire trop d’illusions sur le résultat de la démarche »[6], sachant que le 31 janvier était une date-limite pour formuler des recommandations en vue du Prix Nobel. Dans le même temps, je l’avais adressé à diverses personnalités, dont Jacques Drèze et Jean-Michel Grandmont. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque ce dernier m’écrivit confidentiellement[7] « Je dois te louer de tes efforts en faveur d’Allais. Je crois que tu es peut-être trop pessimiste…Il y a une chance non négligeable pour que tu aies une bonne surprise au mois d’octobre de cette année » ! Les efforts en question étaient aussi les siens : il venait de rédiger un remarquable survey de l’œuvre de Maurice Allais à la demande du Comité Nobel, ce que j’appris par la suite. D’autres furent aussi sollicités, notamment Jacques Drèze. Il n’y eut pour autant pas de bonne surprise en octobre 87, mais elle survint l’année suivante, alors que je venais de commencer mes enseignements à l’Ens de Cachan. Elle me parvint par téléphone : un jeune collaborateur l’avait apprise par la radio dans sa voiture et m’appela, en octobre 1988. Deux mois plus tard, à Stockholm, le Pr. Ingemar Stahl m’instruisait, à la veille de la remise du Prix par le Roi de Suède, du rôle joué dans le déclenchement du processus de consultations par le survey que j’avais moi-même rédigé en tête de l’ouvrage de 1986. Les consultations en vue de l’attribution possible du Prix Nobel de Science Economique à Maurice Allais commencèrent par Jacques Drèze et Jean-Michel Grandmont.

C’est dans ma voiture que j’ai appris par la radio le décès de Maurice Allais. C’était un lundi matin d’octobre 2010 et je roulais vers le Quai Conti, où l’Académie des Sciences et l’Académie des Sciences Morales et Politiques avaient demandé à des mathématiciens et des économistes de venir présenter leurs réflexions sur la crise survenue depuis un peu plus d’un an déjà. J’ai communiqué la nouvelle à celles et ceux qui ne la connaissaient pas et, après une minute de silence, j’ai pu rappeler combien Maurice Allais avait pu mettre en garde contre une telle crise. L’exposé que j’avais préparé avait bien entendu prévu de mentionner cette perspicacité. Mais c’est dans un climat de grande tristesse que le message est passé ce jour-là, avec le sentiment qu’une belle et grande page de l’histoire des économistes français venait d’être tournée.

S’arrêter là ? Cela aurait été se déjuger et oublier tout ce qui s’était passé depuis un peu plus de 35 ans. C’est pourquoi je participe au Conseil Scientifique de la Fondation Maurice Allais.



[1] Je ne résiste pas à la tentation de révéler ici que je n’avais entendu parler d’équilibre général économique qu’après cinq ans d’un enseignement de «Sciences Economiques» sans grande cohérence (si j’excepte un enseignement de théorie de la décision et de théorie des jeux). On ne nous présenta au bout de cinq années d’études que le texte de Walras de 1878 en nous priant de croire que c’étaient là des vues abandonnées depuis longtemps ! En arrivant à Princeton,  je découvris  la démarche d’équilibre général, le courant des ingénieurs économistes français ainsi d’ailleurs que les travaux d’épistémologie économique remarquables conduits par Gilles-Gaston Granger à la Faculté des Lettres … d’Aix-en-Provence, pourtant toute voisine de la Faculté de Droit et des Sciences Economiques où j’étais étudiant ! Oskar Morgenstern connaissait très bien, lui, le travail de Gilles-Gaston Granger… J’étais éberlué.

[2] Stratégie développée par Thierry de Montbrial, Jean-Claude Casanova, Yves Fréville, Edmond Lisle et moi-même (lettres d’Yves Fréville en date du 17 mai 1978 et du 18 juin 1978). Maurice Allais m’a adressé une lettre manuscrite en date du 8 octobre 1978 de chaleureux remerciements pour le rapport au Conseil National des Universités de l’époque.

[3] L’ouvrage fut finalement publié sous le titre « Marchés, Capital et Incertitude, essais en l’honneur de Maurice Allais », tout début 1986, chez Economica.

[4] J’avais fait la proposition à Maurice Allais de rédiger/coordonner ce livre le soir même de la remise de la Médaille d’Or par Alice Saunier-Seïté, Ministre des Universités et de la Recherche, à l’automne 1978. Maurice Allais m’avait ensuite envoyé deux cantines métalliques – de type militaire – qui contenaient ses travaux. Tout y était ou presque. Ce fut une lecture parfois difficile, peut-être parce que j’ai dû l’interrompre à maintes reprises.

[5] Quelques jours auparavant, j’avais discrètement envoyé le livre à Maurice Allais, d’où la lettre datée du 30 janvier 1986 par laquelle celui-ci me remerciait, lettre par la suite publiée par Maurice Allais dans divers ouvrages. Une lettre plus « personnelle », manuscrite, la complétait. Je conserve tout cela dans mes archives.

[6] Lettre adressée à Marcel Boiteux le 29 juillet 1987. Il s’agissait d’Ingemar Stahl, suivi peu après par Assar Lindbeck et Karl-Göran Mähler.

[7] Lettre de Jean-Michel Grandmont en date du 25 juin 1987.

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