André BABEAU

Message de André BABEAU

Jusqu’à 1970, je n’avais rencontré Maurice Allais qu’à quelques reprises au Comité national du CNRS. En mai 1970, directeur de l’UER de Science économique de l’Université de Paris-Ouest-Nanterre, j’eus l’audace de lui demander un rendez-vous pour lui proposer de prendre en charge un séminaire dans le troisième cycle des études que nous étions en train d’organiser. L’UER de Science économique n’était encore qu’une « jeune pousse » qui venait tout juste d’acquérir son autonomie par rapport à l’UER de Droit et l’Université de Nanterre faisait l’objet des commentaires que l’on sait. Je craignais bien sûr un refus. La réponse à ma proposition ne me fut pas donnée immédiatement, elle me parvint quelques jours plus tard : elle était positive et apportait à nos efforts un appui considérable.

Je me souviens encore de la grande satisfaction éprouvée par René Rémond, alors Président de l’Université, quand je lui appris la nouvelle. C’est ainsi qu’est né, à la rentrée universitaire de l’année 1970 le Séminaire d’Analyse Monétaire de l’Université de Paris X. Maurice Allais et Madame Allais disposèrent alors de bureaux dans le Bâtiment G, un immeuble neuf dont l’IEP de Paris s’était désintéressé et qui avait finalement était affecté à l’UER de Science économique. Ce séminaire attira naturellement des étudiants de très grande qualité et fut à l’origine de nombreuses thèses soutenues devant des jurys prestigieux. Ce serait peu de dire qu’il était suivi avec intérêt ; le terme de ferveur conviendrait sans doute mieux. Je puis en témoigner car j’eus moi-même l’honneur d’y être invité à plusieurs reprises.

La vie d’un directeur d’UER comporte toujours des décisions pour lesquelles il doit s’entourer de conseils. L’accueil de Maurice Allais était toujours compréhensif et bienveillant et ses conseils, d’une grande pertinence. Au moment où, en 1978, Raymond Barre me proposa de prendre la direction du CREDOC, c’est à l’avis de Maurice Allais que j’eus recours. A partir de mon installation au CREDOC, nos entretiens téléphoniques furent plus espacés, mais toujours chaleureux.

Le fait de siéger au Conseil scientifique de la Fondation Maurice Allais est pour moi une grande satisfaction. Je ne connais certainement pas assez bien tous les travaux du prix Nobel, mais, tardivement, dans le courant des années 1960, la lecture d’Economie et intérêt m’avait beaucoup impressionné, tant il me semblait que de nombreux développements ultérieurs de la science économique y avaient leur origine. Je résolus de suivre l’une de ces filières : la présence d’économies d’échelle dans les encaisses monétaires des ménages qui faisaient l’objet des notes 11 et 12 d’Economie et intérêt (pages 238 et 240 de l’édition de 1947) et dont Baumol avait déjà confirmé ultérieurement la présence au début des années 1950. Profitant de l’accès qui m’était donné à un fichier anonyme de comptes bancaires de particuliers, je testais donc la fameuse formule selon laquelle le montant moyen des encaisses doit évoluer comme la racine carrée du montant des transactions (Revue économique, 1973, n°3). Des économies d’échelle étaient bien au rendez-vous, mais de moindre importance que prévu. Elles provenaient en effet du nombre de transactions et, dans le fichier utilisé, le nombre de transactions était moins dispersé que ne l’était leur montant moyen.

Dans son œuvre, nous ne devons pas non plus négliger les mises en garde que nous a adressées Maurice Allais dans les toutes dernières années du siècle précédent. Elles ont pu nous surprendre, par leur forme, parfois un peu abrupte, mais aussi par le fond car elles semblaient aller au rebours des convictions libérales du Prix Nobel (il prônait la « planification » de la privatisation de l’économie soviétique après son effondrement ! Plût au ciel…) Mais, à la lueur de ce que nous a appris la « Grande récession » depuis 2008, elles ont un accent prophétique.

C’est la crise asiatique et russe des années1997 et 1998 – dès ce moment comparée à la crise des années 1930 – qui est à l’origine des prises de position qu’on trouve dans « La crise mondiale d’aujourd’hui, Pour de profondes réformes des institutions monétaires et financières » (Edit.Clément Juglar, 1999). Dix ans plus tôt, dans ses Autoportraits parus chez Montchrestien, Allais avait déjà dénoncé les pseudo-théories, les modèles mathématiques détachés du réel (il reprenait la mathematical charlatanry de Keynes), l’économétrie sauvage et l’absence de synthèse avec les autres sciences sociales. Tout cela a maintenant acquis une nouvelle résonnance.

Plus encore, quand on passe en revue les nombreux domaines sur lesquels portent ses critiques, l’accès abusif au crédit, les déséquilibres des balances courantes, le consensus de Washington, le financement d’investissements longs par des ressources de court terme, l’appel de marge insuffisant sur les opérations boursières à terme ainsi que les programmes automatiques d’achat et de vente, on doit constater que toutes ces questions restent à l’ordre du jour.

Certes, les solutions qui semblent maintenant devoir être apportées à ces différentes questions ne sont pas toujours nécessairement celles qu’envisageait le Prix Nobel, mais qui peut nier l’avance prise si nous les avions sérieusement posées 15 ans plus tôt ?

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